Mountebank
Ne cherchez pas, vous n’avez sans doute jamais entendu parler de Mountebank. Ils ne sont pas connus, ne sont pas signés sur un label tendance et ne sont donc pas encore chroniqués chez Pitchfork. Toutefois, les reliefs musicaux dévoilés par le merveilleux mini LP At Sunset pourraient rapidement permettre au jeune duo d’accéder à une belle reconnaissance.
Camille et Ludo se sont rencontrés à Limoges à l’occasion d’un concert commun avec leurs anciens groupes respectifs. Devenus amis, ils ont rapidement commencé à faire de la musique ensemble et ont notamment enregistré une chanson composée par Camille (My Heart Stopped Beating A Few Time). Puis, une complémentarité dans le choix des arrangements et dans l’esthétique de la musique est venue se greffer à leurs influences communes. De fait, lorsque Camille s’est installée à Limoges, ils se sont mis à travailler plus régulièrement, et c’est ainsi que At Sunset a pu voir le jour.
Le thème du tarot a semble-t-il été décisif dans le choix du nom de groupe - un thème par ailleurs abordé dans la chanson The Cards. The Mountebank (Le Bateleur) et sa signification (c’est la première carte du jeu, elle fait référence à la jeunesse créative) se sont imposés, ils convenaient parfaitement à l’atmosphère recherchée. Une carte qui leur ressemble véritablement, tant il y a dans cette jeunesse une tension nerveuse post-adolescente, quasi insolente, une fraîcheur mélodique, une manière très expressive d’envisager une pop nébuleuse.
Mountebank puise dans une palette sonore où se déploient des nuances inhabituelles dans le morne paysage musical français : "Nous aimons pas mal de genres musicaux : de Miles Davis à Michael Jackson. Mais pour la musique que nous faisons, les influences directes seraient la structure pop des années 60, la noirceur du Velvet Underground dans les 70 puis la new wave des années 80 (Joy Division, The Cure). Ensuite, dans les années 90, le mouvement shoegaze et le grunge. Nous sommes aussi influencés par des groupes actuels qui ont les mêmes références que nous comme Deerhunter, Dum Dum Girls, Crocodiles et The Pains Of Being At Heart." Des références auxquelles on ajouterait volontiers quelques passages électriques et feutrés réminiscents d’un groupe comme Yo La Tengo.
On décèle également chez le duo un potentiel délicieusement ambivalent : At Sunset est précis et imparfait à la fois, touchant dans son indécision à favoriser l’aspect lo-fi et noisy plutôt que les mélodies sucrées, magnifique d’irrésolution devant alternatives rural psychedelism ou bien options shoegazing. Aussi, et l’on ne saurait trop expliquer pourquoi, l’envie est grande de rapprocher Mountebank d’un groupe comme Flying Saucer Attack dont il pourrait être une incarnation hexagonale dénuée du feedback orageux. Est-ce parce que l’on retrouve chez eux une forme d’éther musical et une pointe d’occultisme ? "Comme l’indique le nom Mountebank, nous sommes inspirés par les ambiances ésotériques, une sorte de rapport avec la médiumnité, et de façon plus traditionnelle, les thèmes de l’amour et de la désillusion." Ou bien, pour leur démarche artisanale ? "Pour la phase d’enregistrement, tout s’effectue às la maison, en analogique, sur un Tascam Portastudio 464 des années 90 (un 4 pistes à cassettes). Cette technique nous oblige à rester minimalistes dans les arrangements. Mais de manière générale, nous restons attachés au fait de disposer d’un support concret sur lequel poser notre musique. Ce qui ne nous empêche pas d’envisager des techniques plus modernes pour nos futurs enregistrements.”
L’un des grands atouts de Mountebank c’est indéniablement la voix de Camille. Elle qui cite avec la même passion Linda Perhacs, Alex Chilton ou Bill Fay et qui succombe au dernier LP de Girls, se démarque immédiatement de ces chanteuses pop modernes aux organes interchangeables, son timbre rappelant plutôt celui de Chan Marshall (Cat Power) à son apogée (sur l’album You Are Free). Quoique, celui-ci fascine en invoquant bien d’autres spectres : de Nico à Marissa Nadler, de Anne Briggs à Josephine Foster. Traduction d’une profonde fêlure intime ? Toujours est-il qu’à 22 ans, Camille chante parfois comme si elle en avait mille. Constamment sur le fil, au bord de l’effondrement, sa voix synthétise pas mal de nos obsessions pour ces inflexions, pour ces chants susceptibles de se briser à tout moment.
C’est d’ailleurs Camille qui compose et écrit les textes des chansons qu’elle joue à la guitare acoustique dans un premier temps. Puis, lors de l’enregistrement, Ludo intervient sur les arrangements, procède à l’ajout d’une boîte à rythmes, d’une ligne de basse et souvent d’une deuxième guitare. Au niveau de la composition, la mélodie de guitare intervient souvent en premier, puis les paroles viennent s’y adapter. Parfois le texte et la musique surgissent en même temps, mais il y a très rarement un texte pré-écrit sauf pour la chanson I Tried to Write a Poem qui était au départ un poème. Pour l’écriture des textes, Camille n’hésite pas à convoquer ses influences littéraires : "Ce sont surtout des auteurs américains issus de la beat generation, privilégiés pour la simplicité de leurs images, une certaine proximité avec le quotidien, le rapport à la création."
Souhaitons qu’ils cultivent leurs fantastiques anomalies : être un groupe français en constante recherche de nouvelles matières sonores, tracer les contours incertains d’un univers mélodique où il fait bon sombrer, apprivoiser encore un peu plus l’électricité au point d’en faire leur esclave. Ainsi, nous continuerons à être submergés par ces chansons si singulièrement humectées.
(source : vimeo)